conférence de Franklin Nyamsi lors des 8e Journées de la Craie

Le développement durable : un enjeu de modernité politique pour l’Afrique

Discours Prononcé au 1er Festi-Vals d’Artois Vert Forum de Heuchin, Pas-de-Calais Le 21 novembre 2009

Par Franklin Nyamsi Professeur agrégé de philosophie à l’Université de Lille-3 et au Lycée Edouard Delamare Deboutteville à Forges-les-eaux Membre de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) Secrétaire aux Affaires Politiques du Collectif des Organisations Patriotiques et Démocratiques de la Diaspora Camerounaise (CODE)


Mesdames et Messieurs les participants, Honorables invités, en vos qualités respectives,

Je voudrais établir des ponts entre les problèmes d’ailleurs et ceux d’ici. Je voudrais montrer que ce que nous faisons ici concerne tous les humains. Je voudrais montrer que l’Afrique est à Heuchin et que Heuchin est en Afrique. Je voudrais montrer que l’accès au pouvoir de citoyens occidentaux résolument conscients de la gravité des problèmes planétaires doit et peut s’accompagner de l’accès au pouvoir dans les pays du Sud, de véritables citoyens cosmopolitiques imprégnés du lien irréversible entre le local et le mondial. Ceux par qui la conscience écologique est minoritaire en France sont en connivence avec ceux par qui la conscience écologique est minoritaire en Afrique. C’est donc en abolissant la confrérie des grands pillards planétaires que nous retrouverons ensemble l’espoir que de nombreuses générations humaines après nous goûtent à la vie et aient le temps de découvrir la profonde sagesse de l’Amour sans laquelle nos vies ne vaudraient même pas la peine d’être vécues. Ce que je vais dire ici vise à éclairer le chemin d’une sortie de la logique apocalyptique qui nous gouverne.

Parler de l’Afrique dans un forum du développement rural, durable, équitable et solidaire se tenant dans le Pas-de-Calais peut paraître incongru, tant les distances géographiques et la diversité des contextes plaident pour une séparation des thèmes et laissent planer la perspective de confusions simplistes. En réalité, cette difficulté n’est qu’apparente, car nous vivons dans un monde plus que jamais mondialisé, un monde où comme le dit le chanteur, il y aura comme jamais avant, désormais toujours « petite cause, mais grande conséquence ». Pendant longtemps en effet, la terre a été regardée comme un grenier infini d’inépuisables ressources. Pendant longtemps, il paraissait naturel que le seul problème économique de l’humanité était de bâtir des entreprises d’exploitation. C’est dans cette logique de l’accumulation que se fit justement la naissance du capitalisme au XVème siècle, générant par la suite les vagues d’exploration, d’invasions guerrières, d’expansions coloniales et impériales que certains parmi nos contemporains, qui ont pourtant connu l’horreur d’Auschwitz, s’amusent encore à considérer comme un bienfait pour les victimes. Or le temps des plaisanteries de mauvais goût est terminé. Pendant que certains se recroquevillent encore sur la contemplation de leur nombril nationaliste, pendant que des gouvernements à l’humanisme desséché s’époumonent à traquer des immigrés qui se feront de plus en plus nombreux sur leurs côtes et à leurs frontières, pendant que d’autres ne rêvent que d’aspirer tout l’argent du monde dans les opérations financières floues que leurs apprentis-sorciers fabriquent avec des modèles mathématiques fumeux, les problèmes humains prennent toute la dimension du monde. Tout problème humain se double tendanciellement d’un problème mondial, s’achemine inexorablement vers le statut de problème pour tout le monde. L’écrivain antillais Edouard Glissant a donc raison de parler du « Tout-Monde ». Quant on pille allègrement la lointaine forêt amazonienne en Amérique latine, quant on pollue en Asie avec les hauts fourneaux montants de l’Inde et de la Chine, quant on pille la lointaine forêt équatoriale d’Afrique, tu trinques aussi, toi, pas-de-calaisien ! La terre devient un pays, et notre prochaine nationalité reviendra aux six lettres qu’elle aurait dû garder : TERRIEN. Certes, certains se plaisent encore à imaginer un monde pris à l’étau du Choc des civilisations. Samuel Huntington, l’auteur de ce célèbre thème, ne saurait malgré tout ignorer que les problèmes humains transcendent désormais en très grande partie les barrières culturelles. Il nous faut inventer patiemment , mais avec le sens de l’urgence - une transculture planétaire, une globoculture si l’on me prête ces néologismes- pour affronter nos périls communs.

Parler d’Afrique dans ce forum va en fait de soi, tout comme parler d’Asie, d’Amérique d’Océanie ou d’Antarctique. Pourquoi donc ? Parce que désormais le monde est irréversiblement un. L’espèce humaine, comme jamais dans l’histoire, fait face à son destin. Voici une liste bien incomplète de ces petites causes qui induisent de bien grandes conséquences : Le progrès technique et le développement industriel, l’intégration géographique du monde par la complexification des voies de transport, l’intégration visuelle du schéma mondial par la puissance de la révolution cybernétique, l’implication de toutes les régions de la planète par la pollution mondialisée, par les effets du réchauffement climatique, par les pandémies facilitées justement par un plus grand brassage des populations ; le risque encouru par tous les humains de disparaître en cas d’usage anarchique de la prolifération militaro-nucléaire en cours ; la montée en puissance des multinationales monopolistiques dans le contrôle de la génétique agricole, de la génétique humaine, des industries pharmaceutiques, la rareté croissante de l’eau potable et des terres arables, la pression démographique d’une humanité passée d’un à six milliards en deux siècles, la monopolisation du marché des ressources premières mondiales par quelques grands groupes financiers planétaires, la multiplication des guerres stratégiques pour le contrôle des ressources ultimes de la terre, la globalisation du terrorisme et de l’insécurité dont le 11 septembre 2001 fut l’emblème ineffaçable, voilà autant de phénomènes qui concernent les morts, les vivants, mais aussi ceux qui naîtront demain. La mondialisation du risque sous l’effet de l’action de l’homme, concerne indiscutablement tous les hommes. Et s’il y a quelques coupables avérés, nous sommes cependant tous condamnés à AGIR pour que naisse un gouvernement mondial à même de gérer ces risques collectifs, maintenant et à jamais, de toute urgence. Or donc que signifierait une politique de civilisation écologique pour l’Afrique en général et pour le Cameroun en particulier ? Je voudrais y répondre en trois moments : 1) En montrant comment des pays africains comme le Cameroun ont été violemment enrôlés dans une logique développementale où seuls comptent les critères de la croissance économique et du profit ; 2) En montrant ensuite l’effet induit de la poursuite de cette politique d’exploitation aveugle des ressources naturelles et humaines sur la géopolitique internationale , je voudrais défendre la thèse que sans la mise en place d’institutions politiques, économiques, sociales et culturelles modernes au Cameroun et en Afrique, les ravages en cours passeront du terrible à l’horrible, de l’insupportable à l’innommable. Et c’est la planète entière qui en pâtira. Ceci vaut pour la France et l’Europe en général, où l’on voit que la prise en compte sérieuse des impératifs écologiques passe par un changement qualitatif par l’éducation au développement durable, mais aussi par une rupture avec le leadership politique français actuel qui est entièrement vautré aux pieds du Veau d’Or de la Croissance Capitaliste.

Plan schématique du développement d’une Conférence l’après-midi. I L’enrôlement des pays africains dans le mythe de la croissance : le cas du Cameroun Pour comprendre pourquoi la dévastation écologique de l’Afrique se poursuit aujourd’hui, voici les fondamentaux : 1) L’esclavage 2) La colonisation 3) La néocolonisation : la cynisme de l’Est et de l’Ouest au nom des intérêts. 4) Le bradage des ressources naturelles par des gouvernements illégitimes 5) Françafrique et Chinafrique 6) La faim et la dette 7) Des économies extraverties. : le mythe de la croissance pris au piège du service de la dette et de la corruption. La fin de l’autosuffisance agricole, l’industrialisation aveugle et la dévastation s’enchaînent. Conclusion : des pays où la croissance s’accompagne de la pauvreté sont nécessairement livrés à la dévastation écologique. Exemple du Cameroun. (Voir le rapport de l’Institut National des Statistiques du Cameroun 2009).

II Nécessité d’une politique de civilisation écologique au Cameroun 1) Restaurer au préalable les droits de l’Homme 2) Mettre fin à l’influence coloniale 3) Renverser les dictatures et instaurer des démocraties 4) Changer les mentalités par une éducation au sacré écologique : importance des religions animistes et mythologies africaines dans un tel programme. Comparaison avec ce que Sub Artésia fait avec la Marie-Grauette, par exemple. 5) Instaurer un leadership écologique mondial où l’Afrique précèderait l’Europe et la Chine 6) Mettre en place des politiques de natalités et de santé conséquentes. 7) Equilibrer l’économie par une intraversion féconde. Conclusion : La mondialisation écologique passe par la démocratie écologique. La sauvegarde de la diversité naturelle passe par celle du pluralisme politique. La vie a besoin de la liberté. La liberté a besoin de la vie. Les trois conceptions actuelles de la fin du monde nous mettent l’une après l’autre face à notre responsabilité pour la vie.

« Mais la vie est toujours là. Contre le procès inlassable de sa venue en soi nul n’a pouvoir. De cette venue en soi selon les modes pathétiques du jouir où la vie s’accroit et se gonfle d’elle-même, surgit l’immense Energie qui s’accomplit et s’apaise dans les hautes formes de la Culture. Que celles-ci tombent en désuétude, l’Energie inemployée n’est pas seulement malaise : parce que sa force n’a pas disparu pour autant mais se redouble au contraire, se déployant au hasard et sans but, elle engendre une violence irrépressible. » (Michel Henry, La barbarie, 1987)


Liens sur le génocide des Héréros :

« http://www.prochoix.org/pdf/hereros.pdf »

« http://www.lautresite.com/new/edition/explo/hereros/ »

« http://www.pressafrique.com/m102.html »